Logement. À Marseille, sur lhabitat indigne, cest lincurie générale

Logement.  À Marseille, sur l\habitat indigne, c\est l\incurie générale

Le capitaine des pompiers : “On peut encore retrouver une personne vivante”

« La tension dans les équipes de sauvetage est liée aux mouvements des structures »

Le capitaine de corvette Guillaume, le commandant des opérations de secours des marins-pompiers à Marseille, a fait le point ce mercredi, à 13 heures, sur les recherches pour retrouver les victimes et d’éventuels survivants au drame.

Marseille, ville emblématique de lhabitat indigne – Economie

« Nous avons repris sur le chantier ce matin, après une longue attente, car cette nuit des bouts de pierre sont tombés du bâtiment 69.  L’un des immeubles placé à côté du dernier immeuble qui s’est effondré. Le maître mot de l’opération, c’est la sécurité, et l’objectif est de retrouver des personnes qui sont en dessous. Pour cela, on a mis au point une stratégie qui est d’aller chercher tout doucement dans les gravats, en les ramenant à nous, tout doucement aussi. Puis faire passer les chiens dans les décombres pour voir si une victime est présente. Ce n’est qu’à partir de ce moment que nous envoyons des équipes pour aller la ou les chercher. »

Six personnes, au moins, décédées après l’effondrement de deux immeubles délabrés de de la rue d’Aubagne à  Marseille, le 5 novembre… Un drame qui ne doit rien au hasard. Dans la cité phocéenne, le parc privé potentiellement indigne représente environ 13% du parc d’habitat  privé, soit environ 40 000 logements, selon un rapport de 2015 remis à la ministre du logement, relatif à la requalification du parc immobilier privé à Marseille.

« Les risques actuels sont grandissants, on prend le plus de protection possible. On a en effet beaucoup creusé sur les gravats qui sont tombés depuis le début, lundi matin. Nous avons aussi créé une espèce de poche avec, de chaque côté, des petites montagnes. Donc pour éviter que ces dernières ne nous retombent dessus, on doit avancer prudemment. En même temps, ces deux talus que l’on a fait de chaque côté nous servent à maintenir deux immeubles : ceux des numéros 61 et 69. Donc à chaque fois que nous avançons, nous devons éviter de déstructurer les débris afin que ne bougent pas les immeubles à côté. »

Une situation exceptionnellement grave, que l’on retrouve dans certaines communes d’Ile-de-France, ou à  Paris, où 7,2% du parc de logements privés sont potentiellement indigne. En France, selon les chiffres du ministère de la Cohésion des territoires, environ 420 000 logements, auxquels s’ajoutent 70 000 logements …

« Pour prévenir ce risque dans le déblaiement, nous avons parmi les 75 marins-pompiers mobilisés dans les gravats des personnels spécialisés avec des sonnettes. C’est-à-dire avec des sifflets, qui doivent vérifier que les structures ne bougent pas. Ils sont accompagnés de télémètres, qui sont des lasers pointés sur les murs et qui doivent prévenir dès qu’un mouvement intervient. Dans ce cas-là, nous stoppons immédiatement les opérations. On doit procéder aux vérifications avant de reprendre les opérations. »

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« Cela fait beaucoup de gravats à sortir, plus on avancera dans la journée et les jours prochains, plus les espoirs seront moindres… Mais il reste quelques petites poche de survie, il y a un peu d’espoir aussi de retrouver une personne vivante qui peut être imbriquée dans une poche. Cet espoir est possible, on peut assister à cela lors des opérations de sauvetage suite à un tremblement de terre. Mais les probabilités restent très faibles. »

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Plusieurs témoignages dans vos équipes font état de plus de tension les dernières heures, confirmez-vous ou non cela ?

« Cette tension dans les équipes de sauvetage est liée aux mouvements des structures. On est très vigilants dès qu’on avance, dès qu’on gratte un petit peu sur le terrain pour que rien ne bouge. On est bien là pour sauver des vies, mais nous devons aussi assurer la sécurité des sauveteurs. Pour ma part, je dois veiller à la sécurité de mes hommes. »

Très critiqués depuis le drame survenu lundi matin à Marseille, la Ville de Marseille et son maire Jean-Claude Gaudin ont réagi ce mercredi dans un communiqué adressé à la presse :

La Fondation Abbé-Pierre dénonce lampleur de lhabitat insalubre dans la cité phocéenne. Et pointe la difficulté de lutter contre ce phénomène qui touche surtout des ménages modestes, avec de graves répercussions sur la vie des familles.

Après lécroulement mardi de trois immeubles dans un quartier populaire de Marseille, Manuel Domergue, chargé détudes de la Fondation Abbé-Pierre, revient sur les raisons du drame et sur les problèmes de lutte contre lhabitat indigne en France.

Manuel Domergue Il faudra attendre les résultats de lenquête. Cest exceptionnel que trois bâtiments seffondrent dun coup en faisant tant de victimes. Quelque chose a dysfonctionné et cest difficile den tirer des généralités. Pour autant, le fait que cela se soit passé dans un des quartiers populaires du centre de Marseille nest pas un hasard. La ville est, depuis des années, emblématique des immeubles insalubres avec, dun côté, les petites copropriétés en très mauvais état situées dans lancien centre-ville, derrière la Canebière et le Vieux-Port, et, de lautre, les grandes copropriétés dégradées dans les tours des quartiers Nord. Sajoute un contexte général particulier. Celui dun des derniers centres de grande ville à ne pas avoir été  gentrifié  et, de plus, situé dans une métropole qui a des taux de pauvreté supérieurs à la moyenne. Quand on a 40 000 logements indignes où vivent 100 000 personnes dans une seule ville, on sait quà un moment ou un autre, il y aura des drames.

Manuel Domergue Le système local pour faire face à cet habitat indigne dysfonctionne totalement. Il y a des zones de concentration dhabitats insalubres et de ménages en difficulté dans des villes comme Saint-Denis, Aubervilliers ou Roubaix, où les acteurs locaux se sont emparés du sujet, ont mis en place des services professionnels de suivi, de repérage de ces habitats, dégagé un peu de financement. À Marseille, cest lincurie générale. Depuis des années, les rapports saccumulent, les drames se succèdent et rien névolue. Il y a, certes, moins dargent que dans une ville comme Paris, mais il y a aussi un manque de savoir-faire et de volonté politique des acteurs locaux et de lÉtat qui a souvent laissé les situations dégénérer. Le système ne dysfonctionne pas uniquement au sujet de lhabitat indigne. Cest toute la question de lhabitat qui pose question : comment fait-on pour répartir les logements sociaux et très sociaux ? Où investit-on ? La métropole dAix-Marseille, dont la création récente a été imposée par lÉtat, est connue comme celle qui fonctionne le plus mal avec des phénomènes de clientélisme, dégoïsme municipal, de concurrence larvée entre les communes. Le résultat est labandon à leur sort de populations entières dans ces quartiers dhabitat privé quon appelle du logement social mais qui sont, en fait, des quasi-taudis.

Au-delà de Marseille, que sait-on de lampleur du phénomène en France et que représentent ceux qui le subissent ?

Manuel Domergue En France, on dit souvent quil y a 6 000 logements indignes, mais ce sont des chiffres à prendre avec précaution. Il ne sagit pas dobservations nationales poussées. Cest une estimation à travers des indices comme lâge des bâtiments ou le revenu des habitants. Cest une réalité difficile à mesurer, mais il y a des milliers de témoignages qui racontent les difficultés et les angoisses. Vivre dans un immeuble insalubre, cest risquer sa vie, ne pas être en sécurité, se dire que limmeuble peut prendre feu au moindre court-circuit ou fuite de gaz ou quun plafond peut seffondrer… Cest une angoisse quotidienne. Au-delà de la sécurité, il y a lhumidité et les moisissures qui, à long terme, attaquent les systèmes respiratoires et la peau, surtout chez les enfants. Cela crée des bronchiolites, de lasthme. Et puis, il y a le froid et toute la question de la précarité énergétique. La présence de cafards ou des rats ne pose pas de risques sanitaires, mais ça attaque la santé mentale, lestime de soi. Elle contribue à lisolement social, à la honte et à un sentiment de saleté dans ces logements impossibles à bien nettoyer. On a des difficultés à dormir, à être productif le lendemain. Vivre dans ces endroits-là, cest épuisant au quotidien.

Manuel Domergue Au niveau national, le travail sur lamélioration de lhabitat se décline depuis quinze ans autour de deux priorités : la lutte contre les passoires énergétiques et les grands projets de rénovation urbaine dans le cadre de lAnru. À côté, la lutte contre lhabitat indigne hors Anru a été un peu négligée. Le nombre de logements traités tous les ans par lAnah (Agence nationale de lhabitat) est de quelques milliers par an au niveau national et de 29 lan dernier à Aix-Marseille. Il y a aussi les mesures contre les copropriétés dégradées. Un nouveau plan a été annoncé il y a trois semaines par le ministre du Logement. Et aussi un outil spécifique pour sattaquer aux très grosses copropriétés en difficulté comme Grigny 2 ou Clichy-sous-Bois. Cet outil saccompagne dun investissement important de lÉtat. Mais il na pas pu être utilisé dans les quartiers nord de Marseille parce que les élus locaux sy sont opposés et ont refusé de mettre une partie de leurs taxes dans un pot commun pour compléter les financements de lÉtat. En revanche, au niveau local, il y a des collectivités qui, avec le soutien de lÉtat, ont vraiment investi sur le sujet. Cest le cas de Paris par exemple. À la suite du drame des incendies dans les hôtels, comme celui de Paris-Opéra, qui avaient fait des dizaines de morts et choqué beaucoup, la municipalité avait décidé de soccuper de 1 000 immeubles. Ils ont été repérés et suivis un à un. Des financements ont été mis pour améliorer les services municipaux et racheter ces bâtiments. Cétait compliqué, mais ils lont fait et le logement indigne a vraiment reculé à Paris. Ces opérations ont aussi permis de développer du logement social en transformant les immeubles saisis en HLM. Cette politique nest pas transposable partout car Paris a des moyens sans comparaison avec dautres villes. Mais dautres moins dotées comme Lille Métropole ou des villes de banlieue parisienne ont aussi fait le choix dinvestir sur la question. La clé, cest de séquiper dun service municipal dexperts formés qui font cela à plein-temps. Il faut mettre une pression de tous les jours pour que ça marche.

Manuel Domergue Dabord parce quon nintervient pas comme on veut dans des propriétés privées. Il faut mener des actions en justice, obtenir des arrêtés de périls et faire face à lobligation de reloger les personnes. Si les procédures sont mal ficelées, elles peuvent ne pas aboutir. Et quand les propriétaires sont des marchands de sommeil bien organisés, ils savent exploiter la moindre faille juridique pour faire durer les procédures ou faire des travaux en trompe-lœil. Mais cest aussi compliqué car on est face à des populations précaires, parfois sans papiers, qui ne connaissent pas leurs droits. Pour les municipalités, lobligation de relogement est souvent le principal problème. Cela pose une question dacceptabilité politique dans des villes où laccès au logement social est lobjet dune forte compétition. Par ailleurs, il faut convaincre les habitants victimes de se mobiliser car leur engagement est nécessaire pour lancer les procédures.

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