Marseille: La ville propriétaire dau moins une cinquantaine dimmeubles délabrés – 20 Minutes

Un an après leffondrement des immeubles de la rue dAubagne, dont un était propriété dune société publique gérée par la Ville, zoom sur lincurie de la politique de Jean-Claude Gaudin, entre prébendes et laisser-faire coupable. Pour mener cette enquête, nous avons croisé les 5 424 transactions immobilières opérées depuis 2003 par la Ville et un travail de vérification sur le terrain. 

Une coopération inédite pour un défi denvergure. Depuis le début de lannée 2019, quatre médias (La Marseillaise, Marsactu, le Ravi et Mediapart) enquêtent ensemble sur la gestion par la Ville de Marseille des immeubles dont elle est propriétaire en centre-ville. Nous publions ce 29 octobre 2019 les premiers résultats de ce travail minutieux, avec un zoom sur le patrimoine public laissé à labandon, parfois jusquà la démolition ou, pour lexemple extrême du 63, rue dAubagne, jusquà leffondrement.

Le Journal InternationalFranceÉconomieCultureDossiers Fil d'actualités Journal imprimé Le Studio

5 novembre 2018, deux immeubles sécroulent comme un château de cartes au coeur de Marseille: huit personnes meurent, des milliers doivent être évacuées. Un an plus tard, lenquête révèle un drame du logement insalubre largement prévisible.

A quelques encablures du Vieux-Port, les passants se pressent à nouveau dans le quartier populaire de Noailles où se côtoient dans un joyeux capharnaüm taxiphones, magasins dépices, poissonneries, coiffeurs afros, et stands proposant aussi bien tomates de Provence que bananes plantains.

Mais au milieu de la rue dAubagne, un espace béant surveillé par deux gardiens rappelle la catastrophe qui a mis brutalement en lumière lampleur du mal-logement à Marseille et en France.

Cétait un lundi. Une pluie diluvienne sabattait depuis plusieurs jours. A 09H05, deux immeubles mitoyens seffondrent: le 65 rue dAubagne, avec une partie de ses habitants et le 63, à labandon depuis des années. Un troisième, le 67, muré, tombe quelques heures plus tard.

A la main, les sauveteurs mettront cinq jours pour sortir des gravats les corps de cinq hommes et trois femmes.

Sous le choc, des locataires rescapés de la copropriété privée du 65 sinsurgent contre une catastrophe selon eux évitable au vu des multiples signalements sur le délabrement des bâtiments.

Murs qui bougent et se fissurent, portes dentrée qui ne ferment plus, eau qui suinte dans les appartements, stagne dans les arrière-cours et les caves: le rapport dexpertise remis aux trois juges dinstruction et que sest procuré lAFP est accablant.

“Tous les experts (…) intervenus depuis 2005 avaient unanimement signalé la gravité de la situation”, souligne ce document.

“De 2005 à 2018, laggravation des désordres avait conduit en différentes occasions à leur signalement, tant auprès des intéressés concernés (syndic-propriétaires) quauprès des services de sécurité de la ville de Marseille, sans quaucune action technique, efficace et adaptée à la gravité évidente de la situation (…) ne soit finalisée”, enfonce-t-il.

Le 18 octobre, les habitants du 65 sont évacués à la hâte car une cloison du hall dentrée gonflée par leau menace de céder. Le premier étage fait alors lobjet dun nouvel arrêté de péril imminent comme en 2017 avec interdiction dy habiter.

Les locataires des étages supérieurs sont invités à regagner leurs logements. Un arrêté municipal préconise une série de travaux durgence à réaliser avant le 9 novembre.

“Tinquiète pas maman, on nous a assuré quon était en sécurité”, dit Julien, un jeune locataire franco-péruvien à sa mère. “Jai peur”, dans cet immeuble, écrira pourtant Simona, étudiante italienne, dans un texto à sa voisine deux jours avant leffondrement.

“Lurgence, plusieurs fois soulignée et signalée de mettre en œuvre des travaux réparatoires (…) na pas été prise en considération”, tranche le rapport dexpert.

Il reproche aux différents acteurs –syndics, propriétaires, services municipaux– davoir poursuivi “des conflits juridiques” pour se rejeter la responsabilité.

Lenquête ouverte pour “homicides involontaires aggravé par manquement aux obligations de prudence ou de sécurité” promet dêtre longue, “cinq ans minimum”, prédit Me Brice Grazzini, avocat de trois familles endeuillées.

“Il y a eu de lindifférence à tous les échelons et cest gravissime”, estime Me David Metaxas, qui défend le frère de Marie Blanc, une artiste-verrière de 55 ans morte dans les effondrements. “En fait on sen moquait de ces immeubles modestes avec des gens modestes dedans”, ajoute-t-il.

Comme nombre dhabitants de la tour de logements sociaux Grenfell à Londres où plus de 70 personnes sont mortes dans un incendie en 2017, les résidents de Noailles ont accusé la mairie dabandonner les plus pauvres.

Des “marches de la colère” ont réuni des milliers de personnes dans une ville marquée par de profondes inégalités, le taux de pauvreté variant de 54% dans le 3e arrondissement à 11% dans le 8e avec ses luxueuses résidences fermées.

Dans un premier temps, le maire Les Républicains Jean-Claude Gaudin, aux manettes depuis 24 ans, avait dit “ne rien regretter” sur laction de ses équipes contre lhabitat indigne. Aujourdhui, il confie à lAFP que “le drame et les huit personnes décédées le 5 novembre 2018 constituent une véritable tragédie”.

Dans une tribune, des personnalités comme le rappeur Soprano, le cinéaste Robert Guédiguian et Xavier Emmanuelli, cofondateur de Médecins sans Frontières, dénoncent en février une “catastrophe honteuse dans la deuxième ville de France, aujourdhui capitale de lindignité”.

Ils réclament “un plan extraordinaire contre le mal-logement”. A Marseille, 100.000 personnes vivent encore dans “des taudis” et sur la France entière ils sont 1,3 million dans “des logements qui menacent leur santé et leur sécurité”, selon la Fondation Abbé Pierre.

“A ce jour, la ville de Marseille a déjà engagé plus de 14 millions deuros pour la gestion de cette crise”, se défend M. Gaudin.

Au total, depuis le 5 novembre, plus de 3.000 personnes ont été évacuées dans toute la ville par principe de précaution de 356 immeubles en mauvais état. Aujourdhui, 1.000 dentre eux ont réintégré leur logement, 1.700 ont été relogés et 300 sont encore à lhôtel, selon la mairie.

A Noailles, le quartier se prépare à commémorer le 1er anniversaire du drame. Les photos des victimes sont affichées à plusieurs endroits. “On noublie pas, on pardonne pas”, rappelle une affichette sur un volet.

Linda Larbi est la cousine de Cherif Zemar, un Algérien de 36 ans mort dans leffondrement en laissant orpheline une fillette de quatre ans. Elle fait confiance à la justice pour désigner les responsables: “On attend quils payent pour ces huit vies qui sont parties et qui nauraient pas dû partir de cette manière-là”.