A six mois de la Coupe du monde, le XV de France court après le temps – Le Monde

A six mois de la Coupe du monde, le XV de France court après le temps - Le Monde

6 Nations 2019 – Le XV de France prêt pour son enterrement ?

Le sélectionneur Jacques Brunel dit avoir le temps de rattraper les manquements des Bleus, équipe de seconde zone au Tournoi des six nations. Mais le chantier est énorme.

Le sélectionneur du XV de France, Jacques Brunel, samedi 16 mars au Stade olympique de Rome. CIRO DE LUCA / REUTERS Cest la promesse du mauvais élève. Un bachotage que les sélectionneurs successifs du XV de France font miroiter tous les quatre ans, juste après un Tournoi des six nations désespérant et à six mois de la Coupe du monde. Cette année, au tour de Jacques Brunel :  On va avoir un temps beaucoup plus long pour se préparer, on va avoir du temps pour régler tous les détails où on na pas été bons. 

Le Stade Toulousain au secours des BleusBien malin celui qui peut définir le plan de jeu du XV de France durant ce Tournoi. Pas de ligne conductrice, des placements aléatoires, un recours parfois à contresens du jeu au pied… Heureusement, Jacques Brunel et ses adjoints peuvent compter sur les lancements de jeu… du Stade Toulousain. Samedi à Rome, les combinaisons entre Dupont et Ntamack, Ntamack et Huget ou Médard, ont permis aux Bleus déviter le pire. Tout sauf un hasard avec quatre Toulousains titularisés dans la ligne de trois-quarts. Une importance que ne nie pas le sélectionneur. Il est évident quil y a une influence des joueurs du Stade Toulousain. Cette influence-là, elle est aussi dans lesprit que nous voulons avoir. Lambition de créer quelque chose. Jen veux pour preuve linitiative de Thomas Ramos qui amène le premier essai (contre lEcosse). Cest ça lesprit quon veut avoir, avait-il avoué avant le déplacement à Dublin.

Bon courage, tout de même, car les détails commencent à saccumuler : samedi 16 mars, ce XV de France a terminé le Tournoi des six nations à une piètre quatrième place, après une victoire chanceuse en Italie (25-14). Seulement sa deuxième de lannée en cinq matchs.

La mauvaise humeur de LopezReconnaissons-le dentrée, Jacques Brunel nest pas pour rien dans la réaction inappropriée de Camille Lopez. Lavoir fait rentrer pour disputer les… vingt dernières secondes du match ressemble plus à une humiliation quà un cadeau. Ceci posé, le comportement de louvreur clermontois après le coup de sifflet final nest pas très approprié non plus. Malgré les conseils de son capitaine, Guilhem Guirado, de se calmer, il a préféré ne pas rester sur la pelouse avec ses partenaires pour le tour dhonneur et la remise du trophée Garibaldi pour rejoindre directement au sprint les vestiaires sans rien dissimuler de son agacement. SI lon ajoute les mots doux que se sont échangés sur le terrain Serin et Penaud avant que Picamoles leur ordonnent darrêter dun significatif il y a des caméras qui vous filment, cest à se demander si le groupe vit si bien que les Bleus ne laffirment.

Il y a quatre ans déjà, les Bleus finissaient la compétition dans les mêmes conditions et à la même place : deux victoires contre lItalie et lEcosse, trois défaites contre les Gallois, les Anglais et les Irlandais.  Pour rattraper notre retard, cela va être commando, du gros travail et beaucoup dinvestissement , promettait alors Philippe Saint-André. On allait voir ce quon allait voir, et on a vu : un été passé à pédaler sur des vélos dentraînement, à ahaner en haute altitude, puis un automne à cahoter durant la Coupe du monde 2015, jusquà un quart de finale calamiteux contre la Nouvelle-Zélande (62-13).

Lindiscipline tricolore Quatorze pénalités et un carton jaune sifflés par larbitre anglais M. Carley contre les Bleus, cest beaucoup. Avec quelques très mauvais élèves : Camille Chat 4 pénalités et une exclusion temporaire ou Felix Lambey sanctionné à trois reprises. En face, les Italiens, il est vrai plus souvent en possession du ballon, nont écopé que de 5 pénalités. A rapprocher des standards dun Angleterre-Ecosse par exemple, où les Anglais (5) et les Ecossais (6) ont su se tenir à carreaux. Les Bleus, déjà peu à laise dans le jeu, nont pas besoin de ce handicap supplémentaire pour galérer à sortir victorieux. Une indiscipline chronique avec 47 pénalités concédées en cinq matches, soit le pire total de ce Tournoi (contre 29 pour lAngleterre, le meilleur élève), et quatre cartons jaunes (1 seul pour lEcosse et lAngleterre, 0 pour lIrlande et le pays de Galles)…

Une légère différence : les choses paraissent encore bien plus gâtées aujourdhui quil y a quatre ans. Depuis le début de lannée, toujours cette impression de vulnérabilité – surtout sur le terrain de lAngleterre puis de lIrlande. Toujours ce manque de ballon comme dallant – même contre lItalie, qui vient pourtant denchaîner sa vingt-deuxième défaite de rang.

Le manque de réalisme italienSergio Parisse et ses partenaires en avaient gros sur le cœur à lissue de la défaite. Leur maître mot ? Ils méritaient de gagner. Et cest vrai. Mais ils ont perdu et ne peuvent sen prendre quà eux-mêmes. Liste non exhaustive des points laissés en route : des pénalités bien placées pas tentés au profit de pénaltouche. Trois pénaltouches consécutives qui ne sont pas concrétisés entre un en-avant ou un ballon aplatit sur un Français (Falgoux ?). Une pénalité et une transformation faciles manquées par le buteur Allan. Un essai égaré sur un retour inattendu de Penaud qui fait sauter le ballon des mains de Zanon. Bref. Avec un tel manque de réalisme et defficacité dans la zone de marque, gagner devient inabordable. 

Allez comprendre : ces Bleus-là ont livré leurs quarante minutes les plus enthousiasmantes dès lentame du tournoi, en février. Léquipe de France menait 16-0 à la mi-temps face aux Gallois, qui ont finalement gagné le match et tous ceux daprès, remportant leur douzième grand chelem de lhistoire.

Penaud le double sauveur Son match avait jusque-là été plutôt en dents de scie. Et puis, dans les dernières minutes, lailier de Clermont a fait basculer le match. Alors que les Français sont acculés dans leurs 22 mètres, 14-20 au tableau daffichage, Marco Zanon croit bien tenir la balle de match. Sur un surnombre immanquable, le centre du Benetton Rugby na plus quà aller aplatir (74e). Cétait sans compter sur le retour désespéré de Damian Penaud qui lui fait gicler le ballon des mains. Décisif. Comme son contre trois minutes tard. Un ballon récupéré dans les airs par Romain Ntamack qui le sert pour, au terme dun long sprint, aller inscrire lessai de la délivrance. En trois minutes, Damian Penaud a sauvé la patrie à deux reprises.

 Ce tournoi est une déception, je ne vais rien vous apprendre ou inventer , convient Brunel, soudain lucide. Puis, ce qui ressemble à un euphémisme :  On a été trop inconstants, quelquefois pas bons, mauvais.  Au Stade olympique de Rome, lancien sélectionneur de lItalie a pris place avec ses adjoints, presque à hauteur de la tribune de presse. A côté de lui, un ordinateur, une bouteille deau inentamée, et un pense-bête bleu, hélas illisible. Dommage : on aurait bien aimé saisir, au moins sur le papier, lesquisse dun projet de jeu.

Si le XV de France se résumait à Damian Penaud et Romain Ntamack, les rêves les plus fous soffriraient peut-être aux Bleus. On les imaginerait presque le 2 novembre prochain, en finale de la Coupe du monde à Yokohama, prenant de vitesse les All Blacks avant un drop de louvreur toulousain pour offrir au rugby français le trophée Webb-Ellis. Oui mais voilà, le talent de Penaud et Ntamack ne suffit pas à masquer la misère du XV de France. Un XV de France, quatrième du Tournoi des 6 Nations 2019, à la ramasse jusquau bout au Stadio Olimpico à un horaire destiné aux équipes réservistes. La victoire contre lItalie (14-25) est plus quanecdotique tant les coéquipiers de Guilhem Guirado ont été incapables, une fois de plus, de tenir le ballon (65% de possession et 71% doccupation pour les Azzurri, ndlr), denchaîner les séquences, bref de mettre en place un véritable plan de jeu.

Des Toulousains à point nommé, un Penaud décisif, mais aussi des Bleus toujours aussi indisciplinés et le manque de réalisme des Italiens, découvrez ce que notre journaliste présent au Stade Olympique a retenu. 

Pour éviter dêtre totalement ridicules, joueurs, sélectionneur et dirigeant avaient bien bossé leur plan comm. Fini les sorties grotesques parsemées de “on nest pas loin”, “on peut rivaliser avec les meilleurs… ” Les Bleus ont changé de stratégie en prônant désormais lautoflagellation plus ou moins calculée pour se racheter un semblant de crédibilité auprès de leurs nombreux détracteurs. Extraits : “On avait vraiment peur. On est lucides sur ce quil nous reste à faire. ” (Félix Lambey) ; “Le Tournoi est une déception. On a fait des prestations décevantes. On a été trop inconstants” (Jacques Brunel) ; “Ce Tournoi nous montre le travail à accomplir.” (Serge Simon).

Il ny a finalement que Bernard Laporte pour senfermer dans un silence assourdissant. Maintenant le Tournoi des 6 Nations 2019 fini, le XV de France se préparera à la prochaine Coupe du monde qui se déroulera au Japon : “Tout sera remis à zéro… La préparation va tout changer… Cest une compétition différente.” Et les autres nations tremblotent déjà à lidée de nous affronter, non ?

Alors que faut-il espérer pour rivaliser contre lArgentine et Angleterre en phase de poules du Mondial nippon ? Ok, concédons que les Bleus seront plus affutés physiquement. Mais les délais seront encore trop courts pour rejoindre les meilleurs dans un domaine cher à Philippe Saint-André : la vitesse. Dans la dimension stratégique, les Tricolores peuvent difficilement tomber plus bas. Lexpertise dun intervenant – la piste Fabien Galthié nétant pas complètement abandonnée – amènerait toutefois un peu plus de certitudes au maigre plan de jeu actuellement en place.

Il est enfin un chantier où les Bleus doivent se remettre en question : le mental. Daccord, les hommes de Jacques Brunel savent se montrer solidaires quand ils subissent une énorme pression. Mais le doute et une faculté très enfantine à céder à leuphorie les menacent inlassablement. Un joueur dégage pourtant ce sang-froid, cette sérénité, ce calme indispensable pour se hisser au niveau des meilleurs : Romain Ntamack. Certains de ses coéquipiers plus expérimentés feraient bien de sen inspirer au lieu de sagiter dans des célébrations dessais dignes de petits garçons. Habitué à réagir dans lurgence, le rugby français pondra dans quelques jours un plan daction “génial” dont les petites réunionites de Marcoussis ont le secret. Mais sa lâcheté et ses coups bas auront bien du mal à éviter lenterrement du XV de France.