Syrie: la France condamne très fermement loffensive turque et saisit le Conseil de sécurité – Le Figaro

Editorial. Le président américain a annoncé, lundi 7 octobre, le retrait des troupes américaines au nord de la Syrie, avant de rétropédaler face au tollé provoqué par cette décision. Mais le mal est fait.

Donald Trump, le secrétaire à la défense Mark Esper (à gauche) et Mark Milley (à gauche), le chef détat major des armées américaines, à la Maison Blanche, à Washington, lundi 7 octobre 2019. Carolyn Kaster / AP Editorial du  Monde . Depuis son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump a souvent agi sur des coups de tête, a multiplié les revirements soudains et les décisions à lemporte-pièce. Mais la confusion quil a semée à propos du retrait des forces américaines de certains secteurs du nord de la Syrie convoités par la Turquie est inouïe et inédite. Provoquant la sidération non seulement de la part des alliés des Etats-Unis, de sa propre administration, mais aussi, une fois nest pas coutume, de son propre camp politique, le président américain a affaibli la parole de la première puissance mondiale.

 Il est temps pour nous de sortir de ces guerres ridicules et sans fin, dont beaucoup sont tribales , a lancé, lundi 7 octobre, Donald Trump. Peu avant, un communiqué de la Maison Blanche avait annoncé que les Etats-Unis laisseront le champ libre à Ankara, abandonnant ainsi à leur sort les forces kurdes, qui ont assumé lessentiel de la bataille contre lorganisation Etat islamique (EI).

Une fois de plus, on peut imaginer que cette décision, lourde de conséquences dans la région, a été prise à partir de considérations de politique intérieure américaine. Donald Trump est en campagne pour son second mandat et veut montrer à ses électeurs quil tient ses promesses. Cest aussi une diversion, alors que le président américain est menacé dune procédure dimpeachment pour avoir fait un chantage sur le président ukrainien afin quil enquête sur le fils de Joe Biden, son rival dans la course à la Maison Blanche.

Le tollé provoqué par lannonce de ce retrait précipité a été tel que Donald Trump a été contraint de rétropédaler, ajoutant la confusion à lineptie. Même si le président, plus tard dans la journée, ne parlait plus que du départ de quelques dizaines de membres des forces spéciales, le mal est fait sur le plan diplomatique. La séquence a obligé le Pentagone à affirmer quil ne cautionne pas lintervention turque dans le nord de la Syrie, évoquant une opération aux  conséquences déstabilisatrices  pour la région. Ce rappel à lordre du ministère de la défense à son président en dit long sur le chaos provoqué à Washington.

Ce cafouillage entame un peu plus la confiance que peuvent avoir les Kurdes envers ceux qui sétaient engagés à les protéger.  Un allié se doit dêtre fiable , avait tonné Emmanuel Macron en décembre, quand Donald Trump avait une première fois annoncé son intention de retirer les forces américaines du nord-est de la Syrie. Le président français, aidé par le Pentagone et la CIA, avait alors convaincu son homologue américain de renoncer à ce retrait, qui aurait impliqué aussi celui des forces spéciales françaises, qui, insuffisantes en nombre et faute de moyens, ne pouvaient rester seules.

Lembarras de Paris, la capitale occidentale la plus engagée aux côtés des Kurdes, nen est que plus évident. En avril, Emmanuel Macron avait reçu à lElysée une délégation de dirigeants du Rojava, la région autonome kurde de Syrie, leur garantissant le plein soutien de Paris. Cela risque de nêtre désormais que des mots. La France mesure ainsi sa mise hors jeu dans le conflit syrien, où elle dépend dun allié américain imprévisible et peu fiable.

Au-delà du manquement à la parole donnée, les signes de désengagement américain ne font que favoriser la résurgence de lEI sur fond de chaos dans la région.  Le plus gros mensonge de cette administration est que lEI a été vaincu , affirme Lindsey Graham, lun des piliers de la majorité républicaine au Sénat. Un de plus, mais celui-ci pourrait avoir des conséquences incommensurables.

Une opinion de Rhodi Mellek, représentante du Conseil pour une Syrie démocratique (CDS). 

Le premier est de briser le mouvement démancipation kurde au-delà de ses frontières. Après avoir rasé plusieurs villes kurdes de Turquie (Cizré, Nusaybin…) en 2016, lÉtat turc souhaite poursuivre son projet nationaliste en Syrie où les Kurdes on enfin réussi, malgré la guerre, à mettre en place une administration, des écoles qui tournent à plein régime, des structures daccueil pour les réfugiés, une force armée intégrée qui a permis à la coalition internationale de réduire Daesh, et surtout un projet basé sur légalité entre hommes et femmes, et sur légalité de tous les habitants, indépendamment de leur origine ethnique, linguistique ou religieuse.

Le deuxième objectif de la Turquie est de se poser comme alternative à lArabie saoudite comme pays leader du monde musulman sunnite. À cette fin, la Turquie se pose comme le défenseur de tous les groupes djihadistes qui œuvrent en Syrie. Il ny a plus une seule milice de ce que lon appelait lArmée syrienne libre qui ne soit aujourdhui ouvertement islamiste. Le sinistre Front al Nosra a ainsi été recyclé, létiquette a changé, mais les combattants sont employés comme armée supplétive par le régime turc en Syrie. Il en est de même pour Daesh : Les anciens de Daesh qui ont pu fuir lavancée des Forces Démocratiques Syriennes ont trouvé un refuge en Turquie avant dêtre recyclés dans dautres unités aux noms moins compromettants. Toutes ces forces armées prônant un Islam radical et violent sont pilotées et équipées depuis Ankara. A terme, il sagira de recomposer le vieux rêve impérial ottoman, en reprenant petit à petit des terres de Syrie.

Pour justifier son projet, la Turquie prétend avoir été attaquée par des obus en provenance des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Cest bien évidemment de la propagande grossière. Chaque combattant des FDS est convaincu que lavenir ne se construira que sur des relations de bon voisinage.

Quant au prétexte des réfugiés, cest aussi une manipulation. Le nord de la Syrie accueille déjà des centaines de milliers de réfugiés de toute la Syrie et dIrak. Vouloir refouler là les réfugiés qui sont sur le sol turc ne pourra se faire quau prix dun nettoyage ethnique préliminaire. Qui en payera le prix ? Les Kurdes, bien sûr, mais aussi tous les chrétiens, les Turkmènes, les Yezidis, les Araméens et les Arabes qui ne sont pas séduits par lidéologie panislamiste.

Le président américain poursuit ses propres objectifs. Mais les États-Unis sont un pays complexe. Jusque dans lentourage proche de Trump, la décision de retrait est contestée. Le Pentagone est réticent lui aussi. Sur le terrain, la collaboration entre les militaires américains et les FDS est excellente. Dailleurs, Trump semble avoir déjà fait marche arrière.

Les États-Unis connaissent le rôle ambigu de la Turquie, son double jeu avec la Russie et les islamistes. Or, la région est sensible : lIran nest pas loin !

Les conséquences dune invasion turque sur le sol syrien sont déjà observables à Afrine, une enclave kurde qui a été envahie en janvier 2018. Les milices islamistes sy livrent en toute impunité aux pillages, aux massacres, aux viols. La région dAfrine, jadis prospère et libre, nest plus que lombre delle-même. La plupart des habitants ont fui, ceux qui sont restés vivent dans la terreur, et tous les combattants islamistes qui se trouvaient plus au sud, du côté dIdlib, y sont transférés.

Si les Turcs et leurs milices envahissent aussi les zones kurdes à lest de lEuphrate, il y aura une tragédie humanitaire sans précédent, des massacres, la liquidation dun projet politique égalitaire, tolérant et progressiste. En ce qui concerne les conséquences hors du pays, je vous laisse deviner ce que feront tous les détenus de Daesh emprisonnés une fois quils auront recouvré la liberté et quils pourront discrètement rentrer en Europe ! Après avoir décapité tant dinnocents et acquis un entraînement solide aux armes et explosifs, ils se promèneront à Madrid, Paris ou Bruxelles.