Quand Bernardo Bertolucci filmait Paris

Quand Bernardo Bertolucci filmait Paris

Le réalisateur italien Bernardo Bertolucci est mort à lâge de 77 ans

CULTUREBOXDe son premier long métrage, "La Commare secca" (Les recrues, 1962), une enquête policière en noir et blanc, à "Moi et toi", un film intimiste, son dernier : dix films de Bernardo Bertolucci, dont on a appris le décès lundi.

Cest une scène qui a détruit la vie dune actrice et fini par faire de lombre à la filmographie dun réalisateur. Avant #Metoo et laffaire Weinstein, "Le dernier Tango à Paris" (1972) et sa sulfureuse scène de sodomie sont devenus un symbole des violences sexuelles dans le 7e art.

Dans le film de Bernardo Bertolucci, classé X dans de nombreux pays, Maria Schneider, 19 ans au début du tournage, vit une passion torride avec un veuf américain de passage à Paris, interprété par Marlon Brando. Lacteur américain d"Un tramway nommé désir" sera nommé aux Oscars pour ce rôle.

Depuis lannonce de sa mort, les hommages se sont multipliés sur les réseaux sociaux. Néanmoins, sur son compte Instagram, le chanteur Benjamin Biolay a tenu à pousser un coup de gueule. "Cher Instagram, sois un peu cohérent…" entame-t-il. Dans sa publication, linterprète de Ton Héritage estime effectivement que "Bertolucci, cest aussi le viol atroce et indélébile subi par la merveilleuse Maria Schneider durant le tournage du Dernier Tango."

Ils décident de ne rien savoir de lautre, ignorant jusquà leurs prénoms. Ce huis clos à la fois cru et morbide atteint son paroxysme dans une scène de sexe non consentie, avec une tablette de beurre en guise de lubrifiant. 

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Bien que simulée, cette scène de viol assura la réputation sulfureuse du film mais brisera la jeune actrice comme le raconte sa cousine, la journaliste Vanessa Schneider dans "Tu tappelais Maria Schneider" paru à la rentrée chez Grasset.

Selon lactrice qui tournera ensuite dans une cinquantaine de films, ni Brando ni Bertolucci ne lavaient prévenue de lusage du beurre. 

De cette période très politique, Bernardo Bertolucci na pourtant jamais tiré aucun film-dossier à la Costa-Gavras, préférant toujours lesthétique aux discours, confiant à une beauté picturale, sensuelle et sophistiquée – fût-elle funèbre – une partie conséquente de la démonstration. Une manière de privilégier le mystère dans chaque décor, chaque personnage, de favoriser les questions plutôt que les réponses. Ce fils de poète, lui-même auteur, et grand admirateur de Federico Fellini, aimait le répéter :  Chaque film que je tourne est pour moi un retour à la poésie .

Revenant une nouvelle fois sur cette scène pour le Daily Mail en 2007, lactrice confia que ses "larmes étaient vraies" dans le film. 

"Je me suis sentie humiliée et pour être honnête, jai eu un peu limpression dêtre violée, par Marlon et Bertolucci. A la fin de la scène, Marlon nest pas venu me consoler ou sexcuser. Heureusement, une prise a suffi", disait-elle.

Implant Files. Une enquête internationale réalisée par 59 médias (dont, en France, Le Monde, France Info et Premières lignes, producteur de Cash Investigation), publiée dimanche, dénonce les lacunes du contrôle des implants médicaux en Europe, notamment en France, en évoquant des incidents de plus en plus nombreux, difficiles à quantifier et à identifier.

Des propos alors repris avec une certaine distance par les médias, préférant donner la parole au réalisateur plutôt quà lactrice, morte en février 2011.

Cest un enchantement, un film épique dans lequel on retrouve les obsessions dun Bertolucci hanté par la fatalité et le déracinement. Ainsi, les fugaces mouvements de révolte dun éternel enfant qui, dans le huis clos dun palais où les hommes sont tous des eunuques, vit dans le manque du sein maternel et labsence de père. Le gamin candide est amené à braver les interdits (couper sa natte, faire de la bicyclette, porter des lunettes). La blessure du fils de famille mal dans sa peau, marqué à vie par le péché originel dêtre né chez les privilégiés, évoque Prima della rivoluzione. Et lon pourrait encore relier ce film grandiose aux chroniques italo-stendhaliennes dantan, à travers les thèmes de la perpétuelle recherche didentité, de limpossibilité de devenir adulte, de la dialectique de lordre et du désordre, et de la faille entre le privé et le public, qui font naviguer le héros entre vérité et mensonge, réalité et illusion.

Avec Bernardo Bertolucci, une conversation sans fin

Apprenant son décès, Bertolucci avait affirmé quil aurait "voulu (lui) demander pardon".

"Maria maccusait davoir volé sa jeunesse et aujourdhui seulement je me demande si ce nétait pas en partie vrai. En réalité, elle était trop jeune pour pouvoir soutenir limpact qua eu limprévisible et brutal succès du film", avait-il suggéré.

En décembre 2016, la polémique rebondit: une vidéo datant de 2013 resurgit sur les réseaux sociaux et fait scandale à Hollywood. 

"La séquence du beurre est une idée que jai eue avec Marlon la veille du tournage. Je voulais que Maria réagisse, quelle soit humiliée", y relate le réalisateur. "Je ne voulais pas quelle joue la rage, je voulais quelle ressente la rage et lhumiliation."

"A tous ceux qui ont aimé le film, vous êtes en train de regarder une jeune fille de 19 ans en train dêtre violée par un homme de 48 ans. Le réalisateur a planifié lagression. Ça me rend malade", avait notamment écrit sur Twitter lactrice Jessica Chastain, très engagée pour la cause des femmes et ensuite dans le mouvement Times up.

Aux Etats-Unis, la polémique enfle, moins dun an avant laffaire Weinstein et les révélations sur les agressions sexuelles subies par de nombreuses actrices. Poussant le réalisateur à se justifier une nouvelle fois, en jugeant notamment "désolant" la naïveté de ceux qui ne savent pas que "le sexe est (presque) toujours simulé au cinéma".