Arnaud Desplechin : Roubaix est une ville que je narrête pas de filmer avec culpabilité – Le Monde

Arnaud Desplechin :  Roubaix est une ville que je n\arrête pas de filmer avec culpabilité  - Le Monde

Roubaix, une lumière : le film dArnaud Desplechin fait grincer des dents à Roubaix

Arnaud Desplechin montre, sur le ton du polar, la misère sociale et humaine à partir dun fait divers macabre, qui a déjà fait lobjet dun documentaire.

Roschdy Zem interprète le commissaire Daoud et Léa Seydoux joue Claude, lune des deux meurtrières, dans  Roubaix, une lumière , dArnaud Desplechin. LE PACTE LAVIS DU  MONDE  – À NE PAS MANQUER

Le métrage ne propose pas autre chose quune vibrante leçon dhumanité, dempathie, qui mute progressivement vers la dissertation sur lessence même de la mise en scène. Tel est le coeur de métier du commissaire Daoud et du bleu Coterelle, qui ordonnent les témoignages, dévoilent les secrets, transforment les témoins en suspects, les suspects en humains et donc en personnages. Dès lors, peu importe que la langue ou le tempo de Desplechin ségarent par endroit, que le cheminement pour atteindre les dénouements poignants du dernier acte soit parfois chaotique. Léclat singulier qui habite le film en fait un objet précieux, aux contours irréguliers, mais accueillants.

Inaugurée en 1990 avec La Vie des morts, la Télémachie cinématographique dArnaud Desplechin –  cinéfils  en quête éternelle de filiation – amorce depuis 2007 le mouvement dun retour à Ithaque, autrement nommée Roubaix où, cette année-là précisément, la maison familiale du cinéaste fut mise en vente. Il en ressortira le documentaire LAimée (2007), les fictions Un conte de Noël (2008), Trois souvenirs de ma jeunesse (2015), Les Fantômes dIsmaël (2017), titres auxquels sajoute aujourdhui Roubaix, une lumière.

Roubaix, une lumière : critique qui passe aux aveux

La séquence est éloquente. Autour de la maison denfance, lamour et la cruauté, la tendresse et la folie tendent au cinéaste les spectres de la hantise dissociative en même temps que le havre auquel on ne peut faire autrement que revenir. On y est. Mais Roubaix, une lumière apporte, dans ce registre, deux nouveautés dimportance. Le fait divers et le polar. Inspiré dun documentaire immersif qui fit sensation pour avoir enregistré le terrible aveu dun assassinat – Roubaix, commissariat central, affaires courantes de Mosco Boucault, diffusé en 2008 sur France 3 – le film de Desplechin lui reste étonnamment fidèle dans son découpage, au point den paraître bizarrement ficelé.

Plusieurs pistes partent ainsi de la première partie du film – à linstar du documentaire naviguant au gré des urgences de Police secours – sur les pas du commissaire Daoud et de son équipe, confrontés à la misère sociale et humaine de la ville. Bagarre de voisinage, escroquerie à lassurance, fugue dune mineure, viol dune toute jeune fille, incendie dans un immeuble. Mais déjà, quelque chose séloigne irrémédiablement du réalisme documenté à la  Dardenne , ce pourquoi dailleurs, nordistes pour nordistes, les Dardenne sont les Dardenne et Desplechin est Desplechin.

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Ce quelque chose est la ligne secrètement active qui sépare lombre et la lumière, allégorisant rapidement la trivialité du matériau. Lombre, cest Roubaix poussé au (film) noir, sa nuit rougeoyante, sa dure pauvreté, sa lutte poisseuse pour la survie. La lumière, cest Daoud – et avec lui la grandeur de lacteur Roschdy Zem – commissaire de police et enfant du cru, demblée méta réel dans les deux registres. Origine maghrébine, souvenirs amers plein la hotte mais sourire absolu, déterminé, supra conscient, ultra-lucide.

Le cinéaste Arnaud Desplechin affronte pour la première fois le réel et offre un polar aux résonances spirituelles inspiré par un fait divers. Nimbé de la lumière de son titre, le film est bouleversant dhumanité, reposant en grande partie sur la faculté dincarnation de ses acteurs, et notamment du tandem formé par Léa Seydoux et Sara Forestier.

Daoud, cest le miracle de Noël fait homme. Là où il paraît, la lumière sallume. Son jeune lieutenant, Louis, ladmire dautant plus quil trompe quant à lui dans le corps policier une vocation avortée à la direction sacerdotale des âmes. Daoud, au fond, on le connaît. Cest un artiste dans la lignée du paria biblique Ismaël, tel que Herman Melville, Ingmar Bergman, Arnaud Desplechin lui-même, le transfigurent respectivement dans Moby Dick, Fanny et Alexandre, Rois et Reine. Hétérodoxe, médiumnique, inquiétant et rayonnant à la fois. Tout cela se précise dans la seconde partie du film. Parce que lincendie dans la cour dimmeuble na pas fini de parler. Il masque le cadavre dune vieille femme détroussée dans son appartement, un acte criminel abject et deux jeunes suspectes, voisines de cour croisées au cours de lenquête.

Pour célébrer le 40e anniversaire dApocalypse Now, une nouvelle version restaurée et au montage modifié ressort en salles. Remis techniquement au goût du jour, le chef-dœuvre de Francis Ford Coppola replonge le spectateur dans le conflit sanglant du Vietnam, avec les sensations visuelles et sonores dun film moderne.

Arnaud Desplechin: Le pari du cinéma est de révéler lhumanité des gens

On a nommé le couple damantes déglinguées et décavées Claude et Marie, causes dun malaise possible dans la réception du film. Le souffle tiède de limposture saisit en effet à la vision de Léa Seydoux et Sara Forestier affublées des stigmates ostensibles de la misère, le rouge au nez, le tic aux lèvres, la graisse aux cheveux. On est pourtant ici au cœur du film. Et le défi y est double. Les imposer dabord au risque de linvraisemblance, précisément au nom des puissances de la fiction. Les humaniser ensuite au cours du marathon mental que constitue linterrogatoire mené par Daoud et son équipe. Claude qui résiste et qui manipule laffaire, au nom de sa fillette. Marie qui na rien dautre que Claude dans sa vie pour ne pas mourir sur le champ et qui au contraire les charge toutes deux. Etrange ballet daveux et de dénégations, darguments retors et de besoin dexpiation, où labjection et lamour se cognent violemment lun à lautre. Elles avaient tout de même étranglé la vieille femme pour lui dérober sa télé et du produit vaisselle…

Roubaix, une lumière  dArnaud Desplechin,  Late Night  de Nisha Ganatra,  Ma Famille et le Loup  de Adrià Garcia, ou encore  Thalasso  de Guillaume Nicloux. Voici ce que La Croix a pensé des principales sorties cinématographiques de cette semaine.

A travers le fait divers roubaisien de 2002 remonte à la mémoire le carnage passé à la postérité des sœurs Papin, ces deux jeunes domestiques qui, le 2 février 1933 au Mans, massacrèrent sauvagement leurs patronnes. Lhomicide, dans sa dimension de juste revanche sociale, a depuis lors nourri limaginaire des surréalistes et de Jean Genet (Les Bonnes) puis, au cinéma, de Claude Chabrol (La Cérémonie, 1995) et Jean-Pierre Denis (Les Blessures assassines, 2002). Rapporté à cette tradition anarcho-révolutionnaire, on voit combien le film dArnaud Desplechin sen éloigne.

Le crime comme symptôme social, comme violence expiatoire et climax passionnel ne lintéresse pas. Il ne le représente dailleurs même pas. Le crime comme témoignage de lexistence et de lopacité du Mal, sa reconstitution comme reconquête maïeutique – par les mots et par les gestes – dune humanité perdue, voilà en revanche qui justifie sa recherche sur la possible représentation de labjection. Cette longue et poignante reconstitution de lacte sur les lieux du crime est dailleurs le moment du film où le polar hollywoodien croise le documentaire génocidaire français. Les ombres de Shoah de Claude Lanzmann ou de S21 de Rithy Panh, dont on sait en quelle estime les tient Desplechin, sinsinuent furtivement sur la scène du crime.

À 32 ans, cette actrice à la sensibilité à fleur de peau qui, depuis sa révélation dans LEsquive dAbdellatif Kechiche en 2004, choisit soigneusement ses rôles et a tourné avec de grands réalisateurs (Resnais, Doillon, Blier, Lelouch, etc.) affirme quelle na pas particulièrement le goût du tragique.  Il y a souvent plus de vérité chez moi dans la fantaisie.  Après plusieurs personnages assez sombres, dont la magnifique Suzanne, rôle-titre du film de Katell Quillévéré, elle aspire à plus de légèreté et se réjouit de revenir à la comédie – qui lui a valu un César pour Le Nom des gens de Michel Leclerc en 2011 – avec le premier film de la dessinatrice Nine Antico quelle tourne cet été.

Dernière chose enfin, par quoi Roubaix, une lumière se rattache à notre époque. Le fait divers de 2002 diverge, en effet, de celui de 1933. La lutte des classes ny offre même plus la possibilité dun horizon dintelligibilité. Deux pauvres filles y tuent une pauvre vieille dans lespoir de lui voler des économies dont elle ne dispose même pas. Cest le propre dun système qui, tenant pour non profitable à ses intérêts le droit des plus démunis à un minimum de dignité, envoie en connaissance de cause à la casse un peuple de reclus. Roubaix, une lumière montre quen vérité ce spectacle nous concerne et cette violence nous atteint.

Déterminée à ne pas faire ce métier  déséquilibrant  toute sa vie, elle a mis  sans regret  sa carrière entre parenthèses pendant quatre ans, le temps de réaliser son premier film. Sara Forestier a toujours aimé raconter des histoires. Abdellatif Kechiche lavait depuis longtemps encouragée à passer derrière la caméra. M est un film intime,  presque égoïste  avoue-t-elle, qui évoquait ses  empêchements intérieurs . Plus apaisée aujourdhui, elle sest attaquée à lécriture dun second long métrage.  Quand on sest libéré de la question du soi, on peut enfin regarder ailleurs. 

Film français dArnaud Desplechin. Avec Roschdy Zem, Sara Forestier, Léa Seydoux, Antoine Reinartz (1 h 59).

Est-il vrai que le gouvernement n'a pas financé de pub pour le grand débat, comme l'a dit Sibeth Ndiaye ?

Arnaud Desplechin sessaye à la chronique policière, se perd un peu, avant de retrouver la lumière à travers léprouvant parcours de deux jeunes femmes en détresse.

Roubaix, une lumière dArnaud Desplechin. Partant dune matière imbibée de détresse sociale, Desplechin tire un film qui est pourtant à lopposé du tout-venant du cinéma social français contemporain. Dun classicisme quasi anachronique, il sécarte dune représentation vériste de la police à travers une figure de commissaire (Roschdy Zem) incarnant à elle seule une morale intemporelle. Lire notre critique et linterview dArnaud Desplechin.

Tous les mois, retrouvez le cinéma comme vous ne lavez jamais lu avec des descriptifs sur les sorties de films, des reportages et des interviews exclusives.

Les Baronnes dAndrea Berloff. Pour des films au discours censément féministe, aux mecs supposés être raillés ou du moins écartés, cest raté : la féminisation de genres réputés mâles – comme le film de gangsters – mais ne prenant la peine de rien déplacer ou relancer de lexercice. Résultat : un tas de poncifs puissance meuf. Lire notre critique.

Partant dune matière imbibée de détresse sociale, Desplechin tire un film qui est pourtant à lopposé du tout-venant du cinéma social français contemporain. Dun classicisme quasi anachronique, il sécarte dune représentation vériste de la police à travers une figure de commissaire (Roschdy Zem) incarnant à elle seule une morale intemporelle. Evitant un paternalisme à la Gabin dernière période, que lon peut craindre au début, sa droiture laconique rejoint plutôt les grands humanistes américains (Ford, Hawks), chez qui lidée dordre est moins un principe autoritaire quune exigence éthique, plus apaisante que punitive. Et ce commissariat idéalisé est le lieu où lon cherche la vérité, où lon tente déclairer lobscurité du monde, où lon en recueille la détresse. Un cinéaste comme Abdellatif Kechiche – que Desplechin admire et dont, ça nest pas un hasard, il reprend ici deux actrices : Sara Forestier et Léa Seydoux – épouse le désordre du monde pour en extraire une beauté triviale, voire amorale. Au contraire, Desplechin, comme le commissaire Daoud, ne cherche ici quà éclaircir ce qui est opaque, quà démêler ce qui est confus, sans jamais discerner éthique et beauté : cest la quête des classiques.

Haut perchés dOlivier Ducastel et Jacques Martineau . Haut perchés ne va nulle part, reste en place, dans son salon bien foutu, comme un prototype de film avec idée et acteurs, français en diable – cest-à-dire capable de lyrisme dans létroitesse et la réduction en miniature des choses vécues -, énervant et intéressant. Notre critique.

Le cinéaste est semble-t-il resté très fidèle aux dialogues réels, en les utilisant comme la matière première de son scénario. Sécarte-t-il pour autant du romanesque avec un film qui colle au réel, de toute part, comme il lannonce dans le dossier de presse ? Nen croyez rien. Dabord, Roubaix, une lumière nous ramène à la façon dont, chez lui, les dialogues, insistants, obsessionnels, parfois insidieux, frôlent souvent linterrogatoire. Exemplairement dans la Sentinelle, mais aussi dans les durs échanges amoureux ou familiaux des films suivants, et jusque dans lAimée, son seul documentaire où cest lui-même qui devient questionneur. Loin dopérer une rupture, les dialogues réels de Roubaix, une lumière sont polis par la mise en scène et par le travail des acteurs (tous formidables), jusquà atteindre une intensité théâtrale et une densité romanesque que le documentaire initial ne contenait quà létat brut. Si le film colle au réel, cest donc pour mieux en décoller.

Roubaix, une lumière: une quête de justice au réalisme fort

Thalasso de Guillaume Nicloux. Houellebecq est capable datteindre une surprenante émotion, comme dans ce plan où il parle de sa grand-mère et de sa croyance en la résurrection des corps, et même en linexistence de la mort, pendant que des larmes jaillissent littéralement de ses yeux. Ce qui se produit ici est extraordinaire, et face à lui, Depardieu est sidéré. Lire la critique.

En 2008, France 3 diffusait Roubaix, commissariat central, affaires courantes de Mosco Boucault, devenu depuis un modèle de documentaire en immersion. Le réalisateur y suivait de près quelques affaires – la recherche dune adolescente fugueuse, une enquête autour dun violeur dans le métro – avant de se centrer sur les suspectes du meurtre dune vieille dame, un couple de jeunes voisines dont on assistait aux interrogatoires obstinés et finalement fructueux. Une première à la télévision : un crime avoué en direct, titrait à lépoque le Figaro. Le film frappait par le caractère inédit de ce quil parvenait à saisir, tant reconstitué dans des fictions mais rarement vu dans un documentaire. Marqué par ces images tournées dans sa ville natale et par la troublante empathie quelles suscitaient en lui, Arnaud Desplechin sinspire grandement du travail de Boucault pour réaliser ce qui semble être son premier polar mais qui est aussi tout autre chose.

Le cinéaste revient pour Libération sur la genèse de son dernier film, son rapport aux acteurs et linfluence du théâtre comme du rêve dans lévolution de son cinéma, un grand entretien dont nous publions ici la version longue.

Roubaix, une lumière, sombre et poignant

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