Incendie de lusine Lubrizol à Rouen : Un tel événement nous remet à niveau face à la fragilité de lêtre… – 20 Minutes

Incendie de lusine Lubrizol à Rouen :  Un tel événement nous remet à niveau face à la fragilité de lêtre… - 20 Minutes

Le Sénat vote la création dune commission denquête après lincendie de Lubrizol à Rouen

L’argumentaire des autorités sur l’absence de présence de fibres d’amiante dans l’air à Rouen à l’issue de l’incendie de l’usine Lubrizol n’a pas convaincu l’association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva).

Le secrétaire national de l’Andeva, Alain Bobbio, élu dans un CHSCT pendant 20 ans sur un site classé Seveso, s’est associé à un professionnel du domaine pour rédiger une note technique soulignant un certain nombre de problèmes, à l’issue des trois campagnes de prélèvements menées autour du site — le 27 septembre dans un rayon de 200 mètres, le 30 septembre dans un rayon de 15 kilomètres ; et une dernière dans un rayon de 800 mètres, dont les résultats ont été obtenus le 3 octobre.

L’experte de la gestion de crise industrielle voit trois défauts dans la communication de l’usine rouennaise : premièrement, « la bunkerisation de l’entreprise en attendant que ça passe ». Deuxièmement, « le peu de communication arrivé bien après la catastrophe était désastreux. Dans ce genre d’événement, il faut communiquer dans l’heure avec beaucoup d’’empathie ». Enfin, « la recherche d’un bouc émissaire et une posture de victimisation. À l’instant « T » de la crise, la cause n’a aucune importance ». Emmanuel Hervé fait référence au fait que la société a indiqué que le « feu avait tout d’abord été observé et signalé à l’extérieur du site de Lubrizol Rouen ».

L’association s’apprête également à déposer plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui sur le plan local et national. La situation à Rouen sera également dénoncée lors d’une manifestation vendredi 11 octobre 2019 à Paris, initialement prévue sur la prévention du risque amiante dans les écoles.

Parmi les autres exemples qui peuvent être cités, la présence d’amiante sur le site incendié. Il a fallu attendre l’information des écologistes pour que l’État évoque cette présence. Ou bien la communication enrhumée auprès des maires de la métropole, qui pour certains ont reçu un avertissement plus de 10 heures après l’incendie. Ou encore la réouverture des écoles dès le lundi 30 septembre, alors que les résultats des analyses des prélèvements, notamment des suies, n’étaient pas encore connus. Des enseignants ont exercé leur droit de retrait ou ont fait grève ne faisant plus confiance à leur hiérarchie et s’inquiétant pour la santé des élèves.

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Alain Bobbio estime que plusieurs tonnes d’amiante étaient présentes dans la toiture en fibrociment de 8000 m² qui a brûlé sur le site de l’usine Lubrizol, « même si une partie seulement a été libérée par l’incendie. »

Il n’aura pas fallu longtemps pour qu’une première manifestation, réunissant entre 3 000 et 5 000 personnes, se fasse jour dans les rues de Rouen. Le 8 octobre, un second rassemblement a réuni un millier de manifestants. Ils demandaient « la vérité » sur les circonstances de l’incendie de Lubrizol et sur les produits chimiques inhalés, le jour de l’incendie de cette usine Seveso. Partout, la suspicion est née, en quelques jours, en quelques heures. À qui la faute ? Les regards se tournent vers la préfecture de Seine-Maritime et des voix dénoncent la gestion de la catastrophe et demandent la démission du préfet Pierre-André Durand.

Des morceaux de fibrociment ont été projetés sur des kilomètres à la ronde. Un père de famille a notamment fait état de résultats d’analyse de morceaux d’amiante retrouvés dans son jardin, révélés par le journaliste Hugo Clément sur Twitter. Ils faisaient état de présence de chrysotile, de crocidolite et d’amosite. « Ces trois variétés sont cancérogènes », souligne le responsable associatif.

Résultats sans appel : les débris contiennent de l’amiante, de trois types : chrisotile, amosite et crocidolite. Dans son compte rendu d’analyse, le directeur du laboratoire signale « un échantillon très chargé en fibre d’amiante ». pic.twitter.com/iX8ksHdBJ4

« Quand la force du panache de fumée est capable de véhiculer des petits bouts de fibrociments sur des kilomètres, a fortiori elle véhicule des fibres microscopiques, 400 fois plus fines qu’un cheveu et incombustibles », poursuit-il. Selon l’Andeva, des milliards de ces fibres ont été dispersées dans l’air par les plaques de fibrociment portées à très haute température par l’incendie.

Le député LREM de Rouen Damien Adam souhaite notamment que la mission d’information parlementaire serve à établir des « recommandations » dans le but de moderniser la communication de l’État dans le cas de la « gestion de crise » : « Par exemple, la préfecture n’a pas de Facebook, il faut peut-être y penser alors que tout le monde n’écoute pas la radio locale France bleu. »

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Selon Olivier Borraz, « la vraie erreur est de croire que les populations vont paniquer, que les populations sont par essence irrationnelles. Tout part de ce postulat, or il est faux. Dans leur esprit, la population est un problème, alors qu’elle est victime. C’est très français de croire que l’État doit et peut nous protéger. Cette promesse se heurte à la réalité dès qu’il y a une crise ».

Le directeur de la Direction régional de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), Patrick Berg, le répète à l’envi à chaque point de situation sur Lubrizol à Rouen : « Il n’y a pas de présence de fibres d’amiante dans l’air. » « Pour nous, ce sujet est clos », a-t-il déclaré en préfecture mardi 8 octobre 2019.

Pour Olivier Borraz, directeur du Centre de sociologie des organisations (CSO) de Sciences Po Paris, les responsables des opérations « ont craint un mouvement de panique. Éviter le désordre structure leur comportement. Mais finalement, les discours rassurants ont entraîné des doutes, des colères et une forme de désordre avec des initiatives citoyennes qui sortent de l’emprise de l’État ».

Pour chaque relevé réalisé, la méthodologie d’étude se base sur un écart type avec intervalle de confiance. « Le bureau d’étude donne un fourchette entre 0 et X, détaille Patrick Berg. Les premiers résultats ont été en dessous de 3 [fibres par litre d’air, NDLR] et […] dans la dernière campagne on avait trouvé un chiffre qui allait jusqu’à 4,8, mais on est toujours en dessous de 5. »

Cette impression de communication désastreuse est partagée par deux spécialistes des situations de crise que nous avons interrogés. Pour le directeur de recherche au CNRS, Olivier Borraz, « il y a eu une accumulation d’erreurs ». Même jugement sans appel pour Emmanuelle Hervé, fondatrice d’EH&A consulting : « L’État a été mauvais sur beaucoup de choses. »

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Dans un bâtiment, cinq fibres par litre d’air est la mesure à partir de laquelle il est demandé de désamianter. Le directeur de la Dreal se base sur cette donnée pour expliquer qu’en deçà, tout va bien.

Pour Emmanuelle Hervé, « ce sont des erreurs classiques, mais terribles », car « si on n’a pas la bonne réaction, les gens pensent qu’on ne les protège pas et les réseaux sociaux prennent toute la place et c’est impossible de rattraper cela par la suite ».

« L’amiante est un cancérogène sans seuil », rappelle quant à lui Alain Bobbio. Il oppose cette donnée scientifique au seuil réglementaire retenu par les autorités, « qui est une question de politique ». Il souligne :

Le Sénat a voté à lunanimité la création dune commission denquête “afin dévaluer lintervention des services de lÉtat dans la gestion des conséquences environnementales, sanitaires et économiques de lincendie de lusine Lubrizol” #AFP pic.twitter.com/fzyChqDSX1

Il n’existe pas de seuil d’empoussièrement bas en dessous duquel il n’y aurait pas de risque cancérogène.

Le « bruit de fond » environnemental maximal de 5 fibres par litre d’air réglementaire brandi comme un étendard par Patrick Berg est une valeur n’ayant pas bougé depuis les années 1970, où l’amiante était un produit très répandu car pas encore interdit.

Les parlementaires veulent aussi comprendre ce qu’il s’est passé le 26 septembre sur la rive gauche de Rouen. Une commission d’enquête a été décidée par les sénateurs et une mission d’information sera menée par les députés.

Dans un rapport datant de 2014, le Haut conseil de santé publique préconisait un abaissement de ce seuil à 2 fibres par litre d’air au 1er janvier 2020, soit dans quelques mois. Cinq ans plus tôt, l’Affset, ancêtre de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), préconisait un abaissement encore plus bas à 0,5 fibre par litre d’air.

Enfin, pour Olivier Borraz, il faut « dépasser une vision archaïque de l’État comme seul responsable de la sécurité des populations. L’État a une mission de protection, mais il n’a pas à lui seul les moyens de l’assurer ».

En septembre dernier, la direction générale de la santé a également lancé un appel d’offre pour la réalisation d’une étude d’impact sur l’abaissement de ce seuil, avec des hypothèses de baisse à 2 fibres, 1 fibre et 0,1 fibre par litre d’air.

La liste des ratés est longue. Certains ont cristallisé les tensions. Par exemple, le déclenchement de seulement deux sirènes au lieu des 31 que compte Rouen, comme le préconise pourtant le plan particulier d’intervention (PPI) dans pareil cas.

Observées sous cet angle, les mesures maximales annoncées de 3 fibres et de 4,8 fibres par litres d’air recueillies dans le cadre des différents prélèvements à Rouen posent question sur le fond de pollution à l’issue de l’incendie de Lubrizol.

Emmanuelle Hervé n’oublie pas de pointer la responsabilité du fabricant d’additifs pour lubrifiants : « Lubrizol a été en-dessous de tout. On ne se cache pas derrière l’État. »

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Le secrétaire de l’Andeva se montre critique envers les campagnes de relevés elles-mêmes : « Les fibres courtes d’amiante [moins de 0,5 micron, NDLR] n’ont pas été comptées alors que dans un nuage de fibres, elles représentent en général les deux tiers du total. Sans être définitivement validé, leur potentiel cancérogène est soupçonné. Il aurait fallu les dénombrer. »

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Alain Bobbio évoque également une « méfiance » des préventeurs quant à la fiabilité des mesures en air extérieur. Il cite à l’appui un extrait du guide d’application de la norme NF EN ISO 16000-7 : « Les conditions météo restreignent souvent la capacité à capter des échantillons d’air dans un environnement extérieur. Une humidité et un vent faible sont nécessaires. En cas de pluie ou de vent important, les prélèvements ne sont pas recommandés en raison de la sous-estimation importante du risque. »

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Dans le contexte particulier de l’incendie, des fibres ont été aspirées par des courants d’air chaud ascendants, d’autres rabattues au sol par les trombes d’eau des lances de pompiers, estime-t-il.  « Les mesures faites dans les jours qui ont suivi sont-elles vraiment représentatives ? On doit se poser la question. »

Les fiches de résultats mises en lignes sur le site de la préfecture ne donnent aucune indication sur l’hydrométrie ou les conditions de vent. Les horaires de début et de fin de prélèvements sont par ailleurs datés au 31 octobre à minuit, ce qui exclut toute information sur la durée de ceux-ci.

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Les premières sirènes dans toute la ville de #Rouen #LUBRIZOL @76actu pic.twitter.com/nSovAKUQaj

La présence de fibres dans l’air n’est pas la seule question concernant l’amiante. Des morceaux de fibrociments projetés sont toujours présents par endroits. « Il ne faut pas les manipuler, les ramasser ou les mettre dans un sac », a rappelé le directeur de la Dreal.

Un numéro vert a été mis en place pour demander l’intervention d’une entreprise spécialisée (0 800 009 785). Des entreprises spécialisées agissent également sous le contrôle de la Direccte pour aider Lubrizol et Normandie logistique à éliminer les restes de toitures en fibrociment calcinés sur leurs sites.

Les peurs entourant l’amiante ont déjà provoqué l’utilisation du principe de précaution à l’extrême. Des habitants inquiets se sont déjà rapprochés de la section locale de l’Andeva, l’Addeva Rouen Métropole. « Certains avaient besoin d’être rassurés, raconte sa responsable Huguette Mercier. D’autres ont déjà annoncé qu’ils allaient se regrouper pour porter plainte. »

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À la suite de l’incendie de l’usine Seveso Lubrizol à Rouen (Seine-Maritime), le Sénat a voté la création d’une commission d’enquête « afin d’évaluer l’intervention des services de l’État dans la gestion des conséquences environnementales, sanitaires et économiques » de cette catastrophe, jeudi 10 octobre 2019.

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Le Sénat a voté à lunanimité la création dune commission denquête “afin dévaluer lintervention des services de lÉtat dans la gestion des conséquences environnementales, sanitaires et économiques de lincendie de lusine Lubrizol” #AFP pic.twitter.com/fzyChqDSX1

Cette commission d’enquête s’intéressera également aux règles auxquelles sont soumisses les installations classées. Elle est installée pour une durée maximale de six mois.

Parallèlement à cette commission d’enquête, les présidents de groupes de l’Assemblée nationale ont décidé de la création d’une mission d’information parlementaire. « L’objectif est de réaliser un retour d’expérience de cet événement majeur », précise son président, le député PS Christophe Bouillon, nommé mercredi 9 octobre.

Le député @Chris_Bouillon (PS) vient dêtre nommé président de la mission d’information sur la catastrophe industrielle de Lubrizol. “Il y a sans doute eu des ratés. On va contribuer à la recherche d’une certaine vérité.”#DirectAN #Rouen pic.twitter.com/6DSqc1CejC

Ces travaux parlementaires interviennent dans un contexte où l’action de l’État, s’agissant de la gestion de crise, est fortement décriée. Deux manifestations ont eu lieu à Rouen pour réclamer « la vérité ». Une partie de la population, ainsi que des élus rouennais réclament la démission du préfet de Normandie, Pierre-André Durand.

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