Seine-Saint-Denis : des écoles en grève après le suicide dune enseignante – Franceinfo

Seine-Saint-Denis : des écoles en grève après le suicide d\une enseignante - Franceinfo

Après le suicide dune directrice, enseignants et parents décidés à “partir en guerre”

Dix jours après le suicide de Christine Renon, directrice de lécole maternelle Méhul à Pantin, retrouvée morte dans le hall de létablissement, les enseignants se mobilisent ce jeudi pour lui rendre hommage et faire entendre le malaise de la profession. Plusieurs appels à rassemblement ont lieu partout en France. 

Un préavis de grève a été déposé dans plusieurs départements. En Seine-Saint-Denis, 200 écoles devraient être fermées. Selon le syndicat Snuipp-FSU, des rassemblements sont prévus partout en France, notamment en Mayenne, dans la Sarthe, à Toulouse ou encore dans la Marne. 

Avant de se donner la mort, la directrice de lécole avait envoyé une lettre à une trentaine de collègues et au syndicat Snuipp-FSU, pour lequel elle militait. Elle y exprimait son “épuisement” et pointait du doigt lEducation nationale. 

Ce jeudi, jour de ses obsèques, le SNUipp-FSU de l’Ain invite à un hommage via plusieurs rassemblements dans l’Ain notamment: à Bourg-en-Bresse, devant la Préfecture de l’Ain à 12heures, à Oyonnax devant la mairie à 12 heures, à Belley devant la mairie-inspection cours Verdun à 17 h 30.

“La succession dinspecteurs qui passe à Pantin ne se rend pas compte à quel point tout le monde est épuisé… les directeurs sont seuls!”, écrit-elle dans lune de ces lettres, que BFMTV a pu consulter. “Les directeurs sont seuls pour apprécier les situations mais les parents ne veulent pas des réponses différées. Tout se passe dans la violence de limmédiateté.”

Le 21 septembre dernier, Christine Renon, directrice d’école à Pantin (93) a mis fin à ses jours sur son lieu de travail.

Des propos dans lesquels de nombreux enseignants expliquent se reconnaître, déplorant la dégradation des conditions de travail et le manque de moyens. “Je me suis reconnue dans ces propos. Jai pensé aux moments de découragement que je pouvais avoir à certains moments: des fois on est tellement submergés quon se dit quon ne va jamais y arriver”, explique une autre directrice décole de Pantin. 

“Le ministère doit prendre en compte la lourdeur de nos missions, et la difficulté de nos conditions dexercice. On nous demande de plus en plus de choses, parce quon a une avalanche de réformes, souvent contradictoires. Et on perd ce pour quoi on est là, les enfants”, ajoute un de ces collèges sur notre antenne. 

Lorsque jai découvert lhistoire de Christine, jai de nouveau eu limpression que lEducation nationale tenterait détouffer laffaire, déluder son rôle dans la mort de cette directrice qui a pourtant écrit à ses collègues pour leur dire que son travail lépuisait. Jai réalisé cette BD pour quelle ne soit pas oubliée , souffle ce trentenaire, enseignant depuis 14 ans en Seine-Saint-Denis.

On parle parfois du mal-être des enseignants. Cest inexact : la situation me paraît bien pire

Vendredi, les parents délèves de lécole maternelle Méhul ont adressé un courrier au ministre de lEducation nationale pour linterpeller sur “un dramatique cri dalerte”.

En larmes, les parents décrivent des "enfants en vrac", les enseignants une "colère immense" : une semaine après le suicide dune directrice décole maternelle à Pantin (Seine-Saint-Denis), familles et enseignants se sont réunis mardi, décidés à "partir en guerre".

Du primaire au supérieur, cest la guerre des protocoles. Les enseignants ainsi que les personnels administratifs sont les soldats de cette guerre – ou les marionnettes. Mutés au gré dun calcul de points, sous surveillance, évalués de manière multiple et constante, nous avons du mal à tenir, nous qui sommes censés être passionnés, transmettre non seulement un savoir mais une distanciation. Nous avons du mal à absorber, en plus de tout cela, les innovations incessantes, la course à lexcellence, et la charge des inégalités sociales – car, nous dit-on encore, cest à lécole de donner légalité des chances… Ce serait donc lécole – comprendre les enseignants – qui est fautive si cette égalité nest pas atteinte. A lécole primaire, dans le secondaire, dans le supérieur, on parle parfois (souvent ?) du mal-être des enseignants. Cest inexact : la situation me paraît bien pire. Pour y remédier il faut des moyens, certes. Mais aussi – réellement – de la considération, et du temps.

Lundi 23 septembre au petit matin, la gardienne de lécole Méhul a découvert le corps de Christine Renon dans le hall de létablissement. 

La structure des enseignements et les programmes du secondaire ont été bouleversés cette année. Parmi les échos que jai entendus : il faut bien le faire, cest la loi, mais les élèves de première sont quasiment devenus des étudiants. Ils changent constamment de lieu de cours et denseignant, en classes recomposées par options, décomposées et recomposées sans cesse dans les premières semaines de la rentrée, beaucoup nont pas pu choisir ce quils désiraient, ils ont peur ; et ils pleurent. Et les enseignants, et les chefs détablissement, essaient dabsorber. A luniversité, le gouvernement a mis en place des tarifs multipliés par 10 ou 20 pour freiner (attirer, paraît-il ?) linscription détudiants ne provenant pas de lUnion européenne. Une mobilisation intense a été mise en œuvre lhiver dernier, et sest éteinte au printemps, faute de relais, car, au fond, les principaux intéressés sont loin. Mais que de batailles menées pour un résultat nul !

Deux jours plus tôt, juste avant de se donner la mort, la directrice de 58 ans décrite comme "hyper investie" avait pris soin dadresser à une trentaine de ses collègues une lettre de trois pages où elle détaillait "son épuisement", la solitude des directeurs, laccumulation de tâches "chronophages", les réformes incessantes et contradictoires.

En tant quenseignant, géographe, président du Comité national français de géographie, mais surtout citoyen, jai vu passer un nombre de réformes et dajustements réglementaires qui est absolument ébahissant. Comment se mobiliser dans ce contexte, alors que les énergies sont au bord de lépuisement et dispersées sur tant de sujets ? Prenons quelques exemples, et jen passe bien dautres. Les gouvernements, les uns après les autres, modifient en profondeur lenseignement au collège, puis au lycée, remodèlent la carte des réseaux déducation prioritaire. Et plus récemment, lexécutif a entrepris de changer la philosophie de léducation nationale ; au lieu de lutter contre les inégalités, il met en place des processus qui les aggravent. En conséquence, des enseignants se mobilisent depuis des mois, manifestent, organisent des grèves, publient des tribunes. Mais leur parole est noyée.

Huit jours plus tard, 150 personnes, enseignants, directeurs, parents, ont crié leur colère et exprimé leur émotion dans le réfectoire dune des écoles de cette commune populaire proche de Paris.

Lécole rouverte dès le lendemain avec, dans le hall, "un paravent en carton" pour dissimuler lendroit où le corps de la directrice a été retrouvée. "Cest pas possible !", sémeut un père.

Le SNUipp-FSU 93 a demandé la tenue en urgence dun Comité dhygiène et sécurité et conditions de travail départemental (CHSCT). Ce comité départemental se tient jeudi 3 octobre à 14 heures.  Les responsabilités doivent être établies et des mesures concrètes doivent être prises pour garantir la santé et lintégrité physique et morale de tous les personnels , explique le syndicat.

"Dans la cour, il y a des mots, des fleurs. Les enfants parlent de mort, de suicide. Ma fille de trois ans est en vrac", raconte une mère. "Une cellule psychologique a été mise en place pour les enseignants, mais rien pour les enfants. On ne sait pas quoi leur dire, on est laissés à labandon", dit-elle. 

 Le SNUipp-FSU 93 avec lintersyndicale appellent les collègues à être en grève massivement ce jour-là  et invite à se rassembler à la DSDEN 93 (la Direction des services départementaux de léducation nationale), où se déroule le comité, rue Claude-Bernard à Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Suicide dune directrice décole : des dessins pour ne pas oublier

Alignés face à lassistance, directrices et directeurs, visages fermés, ont dénoncé "lincurie et le silence de lEtat et de la mairie" après ce drame inédit. "On nous a réunis pour nous dire de ne pas diffuser la lettre de Christine, pour dissimuler les raisons de son suicide, on a tenté de nous dissuader dorganiser un hommage. Cest la chape de plomb", a dénoncé lune dentre elles.

Valenciennes : un appel au rassemblement des profs en hommage à Christine Renon

Jeudi, ils ont reçu un courriel du recteur intitulé "Hommage". Tous ont pensé à leur collègue. "Mais cétait un mail pour Jacques Chirac".

 Notre collègue a signé sa lettre Une directrice épuisée. Elle y évoque les conditions de travail des directeur.rices décoles, la multiplicité des tâches à accomplir dans la violence de limmédiateté , le manque de confiance dans le soutien que devrait nous apporter notre institution,… et aussi des conditions des enseignant.es et lEcole en général  indiquent les syndicats. Christine Renon écrit : Lidée est de ne pas faire de vagues et de sacrifier les naufragés dans la tempête.

Des syndicats enseignants mayennais solidaires de la directrice décole qui sest donné la mort en Seine-Saint-Denis

Tour à tour, ils ont expliqué au micro à quel point ils sétaient reconnus dans "la lettre" qui décrit avec précision la dégradation des conditions de travail et le manque de moyens, exacerbés dans ce département qui cumule les difficultés sociales. 

Les membres de SNUipp-FSu du Doubs, SE-UNSA et Sud éducation avouent être  choqué.es par labsence dexpression de notre ministre à lattention de la communauté éducative suite à ce drame et à ses circonstances. Le ministère de lÉducation nationale doit prendre toute la mesure de la situation de lEcole, apporter des réponses urgentes pour un meilleur fonctionnement et garantir la santé, la sécurité et le bien-être au travail de lensemble de ses personnels. 

"On nous donne de plus en plus de tâches administratives. A la fin de la journée, on a fait 1.000 choses mais on ne peut plus faire notre cœur de métier. Et puis il y a le manque denseignants, la part de plus en plus importante de débutants et de contractuels, le turn over : 30% des enseignants de la commune sont des néo-arrivants !", souffle une directrice. 

"Jai perdu les valeurs pour lesquelles jai fait ce métier", enchaîne une de ses collègues quinquagénaire. "Je ne sais pas combien de temps je vais tenir."

Suicide de la directrice décole de Pantin : des rassemblements à Brest et Quimper, jeudi

Pour jeudi, un préavis de grève a été déposé et la moitié des écoles de Seine-Saint-Denis seront fermées, selon le SNUipp-FSU, le premier syndicat du primaire. Des rassemblements sont prévus devant les locaux de lEducation nationale à Bobigny, comme dans de nombreux départements. 

"Notre mobilisation ne peut pas rester pantinoise, et ne peut pas concerner que le premier degré. La situation est dramatique, les seuls qui sont devant nous cest les flics", lance un professeur dEPS dun lycée de la ville, en allusion à la série de suicides qui touche les policiers, mobilisés mercredi.

Mardi soir, à lissue de trois heures déchanges, enseignants et parents ont décidé de se constituer en collectif pour obtenir des "réponses, et non de la compassion", décidés à "partir en guerre". 

[Vidéo] On veut la vérité : Des habitants de Rouen tentent dentrer de force au conseil métropolitain

Côte à côte, ils marcheront samedi matin de la maire de Pantin à lécole Méhul. En hommage à Christine Renon.