À Toulouse, les gilets jaunes ont laissé des traces dans la trésorerie des commerçants – Europe 1

À Toulouse, les gilets jaunes ont laissé des traces dans la trésorerie des commerçants - Europe 1

Toulouse. Gilets jaunes : À lorigine, un profond sentiment dinjustice

En 51 épisodes, 792 personnes ont été interpellées./ DDM, Fred Charmeux. Publié le 16/11/2019 à 07:16 , mis à jour à 08:07 Gilets jaunes, Toulouse, Haute-Garonne lessentiel Le procureur Dominique Alzeari a donné hier le bilan judiciaire du mouvement des Gilets jaunes à Toulouse depuis un an. Une réponse équilibrée selon ce magistrat.

Les partisans des Gilets jaunes espèrent marquer les esprits aujourd'hui à l'occasion de l'acte 52. Un an déjà et le procureur Dominique Alzeari a décidé de dresser le bilan judiciaire «d'un mouvement exceptionnel qui a demandé une mobilisation générale tant des forces de l'ordre que de la justice dans un contexte où il a fallu gérer la délinquance de droit commun, qui ne s'arrête jamais, et la colère sociale». Chiffres en main, le procureur a détaillé hier les résultats «bruts qu'il faudra affiner». Depuis un an, 792 arrestations sont intervenues à Toulouse, pour 663 mesures de garde à vue et 329 défèrements au parquet.

Un an après, que reste-t-il des gilets jaunes à Toulouse, bastion du mouvement ?

«Des motifs assez variés où on retrouve la participation à un groupement violent, des violences sur personnes dépositaires de l'autorité public, des dégradations…» Ces présentations au parquet se sont traduites par 135 comparutions immédiates, «soit 30 % des dossiers ce qui illustre la variété des réponses pénales», souligne Domique Alzeari. 110 convocations par procès-verbaux avec contrôle judiciaire, 38 «plaider coupable», 26 convocations par officier de police judiciaire, dix ouvertures d'information judiciaire. «Il faut également ajouter 145 mesures alternatives aux poursuites et 190 classements sans suite», souligne le magistrat qui évoque également la présentation de 11 mineurs au juge des enfants.

« J’avais 600 euros par mois, et il me restait, une fois les les factures payées, 3,47 euros pour vivre  », explique cette trentenaire, qui était au chômage à cette période. Un an plus tard, cette mère de famille suit une formation pour devenir expert comptable. « Ma vie s’est considérablement améliorée », indique-t-elle. Est-ce pour cela qu’elle a pris ses distances, comme beaucoup d’autres, avec le mouvement depuis de longs mois ? Pas vraiment. « J’ai arrêté en février, quand j’ai compris que le gouvernement ne lâcherai plus rien… » Pour elle, cette première bougie version « GJ », « c’est complètement artificiel ! » . 

Devant le tribunal correctionnel, sur 319 décisions définitives, 47 peines avec mandat de dépôt, «de 3 mois à 3 ans», ont été prononcées, 208 peines avec sursis et également 22 relaxes. En parallèle, si 177 plaintes ont été déposées par des policiers, «il faut rendre hommage pour leur travail avec les gendarmes», note le procureur, 43 procédures ont été déposées après des blessures de manifestants. «Certaines, au moins trois, graves», prévient le procureur qui affirme «nous cherchons s'il existe des responsabilités». L'inspection générale de la police nationale a d'ailleurs été saisie sur onze enquêtes. Des dossiers «qui restent ouverts».

« Au début, lors des deux premiers actes, ça se passait très bien avec les manifestants », indique quant à lui, Guillaume (son prénom a été modifié, ndlr), policier à la BST Mirail, qui a encadré de très nombreux rassemblements de gilets jaunes à Toulouse. « Ils n’étaient absolument pas hostiles à la police. À partir de l’acte 3 (le 1er décembre 2019), quand les manifestants sont allés au centre-ville, c’est devenu beaucoup plus compliqué. Il y a eu de plus en plus de black blocs. On est arrivés à des sommets incroyables : ils étaient là pour tout détruire et on tentait de les empêcher », ajoute-t-il. 

Ce matin, neuf points de rendez-vous autour de Toulouse sont proposés aux gilets jaunes : les ronds-points de la Socamil, du Perget, de Sesquière, d'Eurocentre, de Mercedes à Muret, de Ramonville ou du Mirail à Toulouse, le parking d'Auchan à Gramont, l'aire de covoiturage de Montastruc. Des opérations escargot et des blocages de péage sont envisagés. À 14 heures, la manifestation s'élancera de Jean-Jaurès. La place du Capitole est de nouveau interdite. Un dispositif de 500 policiers et gendarmes est mobilisé. Environ 3 000 manifestants sont attendus.

Une personne sur dix continue à manifester parmi ceux qui le veulent, parce qu’il y a la peur pour certains d’être blessés et pour d’autres de mal réagir et d’être emprisonnés. Car c’est très difficile de ne pas réagir quand on se fait tirer dessus et gazer. Il y a des gens qui se trompent de cible et qui nous reprochent de se faire gazer. Désolé, ce n’est pas nous qui gazons les passants, c’est la police qui le fait sans motif ! Alors effectivement, une fois qu’ils ont gazé et arrosé, il y en a certains (des manifestants, ndlr), qui se lâchent. Je n’en fais pas partie mais humainement je peux comprendre, même si je pense que ce n’est pas la solution. 

Que peut-on retenir du mouvement des Gilets jaunes en France, un an après cette mobilisation sans précédent ?

Les Gilets jaunes constituent une forme dorganisation partielle, reposant sur une décision individuelle dappartenance. Les autres éléments dune organisation, tels que la hiérarchie ou du moins la centralisation du pouvoir de décision entre les mains dun petit nombre dacteurs désignés, les règles de laction collective et les objectifs communs, la surveillance du respect de ces règles et la sanction en cas de non-respect, tous ces éléments sont non seulement absents mais même volontairement rejetés. Ce type dorganisation facilite les actions rapides. Le bras de fer avec le gouvernement a porté ses fruits puisquune consultation nationale a été ouverte et que des mesures ont été prises qui allaient dans le sens de certaines demandes. Les Gilets jaunes ont cherché à recréer du vivre ensemble que les nouvelles technologies à elles seules ne permettent pas de réaliser.

Le mouvement peut en réalité survivre malgré la disparition des leaders. Cest un mouvement qui saffranchit des formes classiques de hiérarchie, où une personne ou un groupe incarne certaines valeurs et objectifs qui vont structurer laction et prendre les décisions qui concernent un groupe de cette taille. Bien que le mouvement a commencé sur la question du prix du carburant, les revendications se sont rapidement fondues dans une contestation générale dun système perçu comme profondément injuste. Jaurais plutôt tendance à croire que le mouvement peut continuer, ou en tout cas se raviver au prochain sentiment dinjustice collective.

Combien de commerces ont fermé leurs portes en lien direct avec la crise des gilets jaunes, au centre-ville de Toulouse ?  À la Chambre de Commerce et de l’Industrie de la Haute-Garonne, qui a instauré une cellule de crise pour soutenir les commerçants, on dénombre 17 commerces fermés et 40 en grand danger, malgré les différentes aides qui ont été instaurées pour les soutenir. Toujours selon la CCI, 450 salariés se sont retrouvés au chômage partiel et une centaine de salariés a été impactée par le non renouvellement de leur contrat. 

Linstantanéité et labsence de filtre des réseaux sociaux encouragent cette forme de contestation partiellement organisée. Elle rappelle également des mouvements plus alternatifs comme Occupy Wall Street ou Nuit Debout et sera probablement amenée à se transformer, à changer de nom ou de couleur politique.

« Pour la première fois depuis 40 ans, je n’ai pas payé d’impôts ! Et moi j’étais content d’en payer ! », renchérit Jean-Marc Martinez. Qui ajoute : « Ce que vous ne voyez pas dans les statistiques, ce sont les commerçants qui ont perdu pas mal de chiffres d’affaires et qui ne se rétribuent plus. Ce que vous ne voyez pas, ce sont les 30 à 50% de salariés en moins le samedi après-midi dans les grandes enseignes, ces commerçants en dépression nerveuse ou ces salariés qui ne veulent plus travailler le samedi car ils ont peur ». 

Dans dautres pays aussi, (Liban, Chili, Irak), la question du pouvoir dachat est à lorigine de nombreuses crises sociales. Pourquoi les politiques narrivent-il pas à régler cette question ?

Avec, comme signe de ralliement, un symbole visible et percutant : le gilet jaune, obligatoire dans tous les véhicules. Ce mouvement spontané que beaucoup pensaient éphémère a rapidement pris de l’ampleur. Et notamment à Toulouse, qui est devenu au fil des actes et des semaines, un des bastions de ce mouvement citoyen inédit, mais aussi le théâtre de violences jamais vues auparavant dans la Ville rose. Depuis plusieurs mois, le mouvement s’est essoufflé mais n’est pas mort. La preuve ? Un acte 53 est prévu à Toulouse, pour le premier anniversaire .  

Aujourdhui se pose urgemment la question dun changement des paradigmes de développement, et la mise en œuvre dune transition vers plus de justice sociale, environnementale et climatique. Beaucoup dobservateurs ont noté que les ronds-points étaient des lieux où se recréait du lien social. Ensuite, de nombreuses revendications se rejoignent autour du problème de déficit de participation directe à la gouvernance, notamment dans les territoires. Cest-à-dire que la centralisation empêche les citoyens de prendre part aux processus de décision collective. Enfin, il y a un déficit de paradigme vers lequel la transition doit nous mener. Économie circulaire, économie collaborative, décroissance, sont des exemples de modèles qui se multiplient et se cherchent sans vraiment faire consensus.